Les femmes dans les carrières informatiques

Si je vous dis informatique, vous avez tout de suite l’image d’un mec blanc d’une trentaine d’années ? c’est normal, ça s’appelle un préjugé et celui-ci semble particulièrement répandu. Pourtant pendant longtemps et dans de nombreux pays, le codage informatique est considéré comme un métier de femmes. Alors comment, chez nous, la tech est-elle devenue un truc de mec ?

En France, il n’y a que 23% de femmes dans le secteur informatique et elles sont encore plus minoritaires dans les secteurs vraiment techniques et donc les plus porteurs. Dans l’intelligence artificielle par exemple, elles ne sont plus que 12%. En plus d’être une petite minorités, les femmes dans ce milieu sont régulièrement victimes d’harcèlement. Le site elephant in the valley a réalisé une étude auprès des femmes travaillant dans la silicon valley : 60% d’entre elles se plaignent d’harcèlement au travail et 88% d’entre elles constatent que des questions qui les concernent sont adressées à leur collègues masculins.

L’informatique, c’est vraiment un truc de mec ?

Pendant longtemps, programmer était considéré comme une compétence de femmes. Dans les années 1950, ce métier était comparé aux tâches ménagères : comme pour préparer un diner ou ordonner une maison, elles étaient tenues pour naturellement douées dans le domaine. Il y avait, à ses débuts, une répartition très genrée de la profession : d’un côté le « soft ware » était quasi essentiellement féminin et le « hard ware » était réservé aux hommes. Tous les premiers ordinateurs sont donc des machines conçues par des hommes et programmées par des femmes.

Hedy Lamarr, les ENIAC girls, Grace Hopper, Marlyn Meltzer, Ruth Teitelbaun, Betty Holberton, pendant longtemps les femmes étaient au premier plan dans le développement des technologies (IT). C’est Ada Lovelace qui a programmé l’ancêtre de l’ordinateur au milieu du XIXème. C’est Margaret Hamilton qui a codé l’appareil qui a atterri sur la lune pour la première fois… De nos jours, on a l’impression que la recherche de parité fait évoluer les métiers vers le mieux mais, dans le domaine informatique, c’est le contraire qui s’est produit.

Les codeuses des débuts étaient des mathématiciennes autodidactes. A l’époque on considérait ce métier comme une tache répétitive et inintéressante, il était moins payé que le secrétariat. Pourtant, ces femmes étaient très performantes, non seulement pour le code mais elles connaissaient aussi très bien les machines. En Europe, au tout début des années 1990, les pouvoirs publics décident de mettre en avant l’informatique qui sera l’avenir de l’humanité. Les hommes seront poussés à suivre ces carrières, résultat : d’une écrasante majorité, la proportion de femmes va rapidement décliner. D’après des chiffres publiés par Paris 3, en 2002, les DUT informatiques en France comptent 10% de femmes contre 60% en 1980.

Avec l’arrivée du micro-ordinateur à domicile, les jeunes garçons s’en saisissent et une culture communautaire se crée autour de l’objet, c’est la naissance des geeks. Le développement de l’univers du jeu vidéo s’est opéré dans ce milieu masculin. Dans un effet de cercle vicieux, le jeu s’est accompagné d’une esthétique peu attirante pour les jeunes femmes. Les personnages féminins ultra-sexualisés, comme Lara Croft, ne leur permettant pas de s’identifier, elles se saisirent très peu de cet univers. Ce nouvel aspect récréatif s’accompagne par un engouement pour les carrières dans l’informatique. Petit à petit les filières se spécialisent et sont intégrées à des écoles d’ingénieurs – plutôt que dans des facs de langues ce qui était l’idée qu’on s’en faisait jusque là- et donc des environnements déjà très masculins.

Les rôles-modèles présentés aux futures informaticien.nes sont très majoritairement masculins, ce qui conforte les hommes dans leur sentiment de légitimité. Mais il faut garder en tête que cette répartition est très culturelle, dans d’autres pays, elle est tout à fait différente. En Indonésie et en Malaisie par exemple, c’est toujours un métier considéré comme féminin. En effet ce travail qui ne demande pas de force physique, n’est pas salissant et qui permet de travailler de chez soi, est conciliable avec des responsabilités de maman. A Penang par exemple, il y a 65% d’étudiantes dans la fac d’informatique et 7 professeurs sur 10 sont des femmes, dont la doyenne de la faculté.

Mais au fond, quel est le problème ?

D’une part, des études ont prouvé que le bien-être au travail est fortement lié à la mixité de l’environnement professionnel et la productivité des équipes paritaires est meilleure. D’autre part, et c’est le plus problématique en ce qui concerne ce secteur de pointe, si le numérique est pensé, développé et construit par un segment restreint de la population, il risque de passer à côté de aspects primordiaux de la vie courante. Il a fallu des années par exemple pour que des applications de santé intègrent la possibilité de surveiller ses règles, ce qui est pourtant une préoccupation de santé majeure pour les femmes. La difficulté que les systèmes de reconnaissance faciale ont à détecter les visages féminins est un autre exemple des biais sexistes dans l’informatique.

Avec la place grandissante que le numérique prend dans la vie quotidienne, il est donc indispensable que ce secteur soit le plus représentatif de la mixité possible. Hélas, le domaine ayant attiré massivement des hommes, l’écrasante majorité des rôle-modèles sont maintenant des hommes et la culture geek qui l’entoure est créée par des hommes pour des hommes. Alors, comment redonner toute leur légitimité aux femmes dans ce cercle vicieux ? Isabelle Collet, ingénieuse et maître de conférence en sciences de l’éducation, défend quelques pistes pour repenser l’éducation aux sciences de l’informatique.

« Ce n’est pas en repeignant l’ordinateur en rose qu’on attirera des femmes »

On parle souvent d’auto-censure pour parler des freins qu’ont les femmes à aller vers certains métiers. Mais, interroge Isabelle Collet, ne s’agirait-il pas plutôt de censure sociale ? La première étape d’après elle, est de déconstruire les préjugés de ce milieu. Il faut mettre en avant des profils tech diversifiés pour permettre aux jeunes filles de s’identifier à ces carrières. Il y a des bourses, des concours en non-mixité, des mécénats, etc. c’est bien mais ce n’est pas durable, dénonce-t-elle. Ça ne changera pas en profondeur la répartition de genre dans la tech car le frein premier est l’ambiance du métier au quotidien. Une femme aura beau avoir été reconnue par une bourse, si elle n’est pas reconnue au quotidien dans son travail (écart de salaire, ambiance de travail sexiste voire harcèlement) elle développera ce sentiment d’incompétence qui éloigne tant de femmes des métiers techniques.

Pour faire bouger les choses dans le bon sens, la chercheuse en sciences de l’éducation défend que c’est dans l’enseignement qu’il faut des changements. Certaines écoles ont décidé d’arrêter de valoriser des compétences techniques préalables dans les candidatures qu’elles reçoivent. Elles constatent que ce n’est pas parce qu’un adolescent organise des LAN party avec ses amis qu’il sera forcement meilleur dans son cursus scolaire. Ces écoles ont décidé que des appétences pour le bénévolat, les voyages, l’Art, étaient aussi à valoriser. Certaines écoles ont mis en place des cours sur le genre dans leur cursus pour déconstruire les ambiances sexistes dans les classes et combattre le sentiment d’imposture des étudiantes. Après s’être rendu compte que certains cours étaient particulièrement difficiles pour les groupes minorisés, ces écoles ont aussi décidé qu’il fallait toujours partir de zéro. En effet, certains acquis semblaient évidents pour les professeurs mais se sont avérés basiques uniquement pour les adolescents masculins et blancs.

Agnès Crepet, membre active de l’association de promotion de la diversité dans le numérique Duchess-France, défend aussi l’idée qu’il faut mettre en place des quotas à l’entrée des universités. Pendant longtemps, cette idée était inentendable en France car on considérait que c’était infamant pour les femmes. On prétendait que cela réserverait des places à des femmes qui serait moins compétentes. Or, si on regarde les résultats du bac scientifique, les femmes sont bien mieux notées ! Si elles sont si peu représentées dans les filières tech ce n’est pas un problème de compétences mais bien de préjugés et d’auto-censure. Les quotas permettent donc d’équilibrer les genres au sein de l’éducation à la tech et à terme ferait augmenter le niveau de la filière.

Et demain ?

Heureusement de nombreuses écoles commencent à se saisir du problème et de nombreuses associations entendent changer la donne. La fondation Femmes@numérique, créée en 2018, regroupe 45 associations de promotion de la diversité dans les métiers du numérique. Duchess-France est une association destinée à valoriser et promouvoir les développeuses et les femmes avec des profils technique, leur donner plus de visibilité, mais aussi faire connaître ces métiers techniques et créer de nouvelles vocations grâce à des programmes de marrainage, des interventions dans les écoles dès la primaire, etc. En mettant en avant les formidables profils de femmes dans la tech, ces initiatives déconstruisent les stéréotypes qui , dans nos pays, sont associés aux métiers techniques et ça fait bouger les lignes !

Pour aller plus loin

Isabelle Collet, chercheuse en sciences de l’éducation
→ sa conférence sur « Le manque de femmes dans la tech n’est pas une fatalité »
→ ce livre Les oubliées du numérique, Editions Le Passeur en version consultable 
→ ce podcast : « Des ordis, des souris et des hommes» invitée de Victoire Tuaillon dans « les couilles sur la table »

Agnès Crepet, Head of IT chez fairphone

une interview sur le sujet
l’association d’entre-aide aux femmes dans la tech

Des sites sur le sujet ou plus largement pour donner la pêche aux femmes qui se lancent:

  • Duchess France est une association destinée à valoriser et promouvoir les développeuses et les femmes avec des profils techniques, leur donner plus de visibilité, mais aussi à faire connaître ces métiers techniques et créer de nouvelles vocations.
  • Des femmes, de l’engagement, de l’innovation, pour la planète et le bien commun, retrouver les podcasts Hey sisters sur la tech for good
  • Femmes@numériques publie chaque année des études sur les femmes dans la tech, chiffres et infographies super claires sur le sujet !
  •  WomenHack promeut l’égalité de genre dans la tech et accompagne les candidats à des embauches dans des entreprises qui s’engagent pour la diversité.
  •  WILLA (ex Paris Pionnières) est un accélérateur de la mixité dans la tech. Spécialiste de l’entrepreneuriat féminin, WILLA est un lieu d’innovation. C’est un espace d’échanges, de rencontres, de partage et d’émulation au cœur du sentier à Paris.

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