La dématérialisation, pratique ou excluante ?

Comme la plupart des pays, la France a récemment entamé un processus de dématérialisation de la gestion administrative. Ces démarches viennent maintenant s’ajouter aux dizaines d’activités en ligne qui sont désormais le quotidien de la plupart des gens. Plus simples et transparents, les services en ligne semblent une bonne solution pour simplifier nos vies. Hélas alors que 23% de la population ne se sent pas à l’aise avec le numérique, la fracture numérique est un fait bien réel. Si cette transition vers une société plus connectée ne s’accompagne pas d’un effort pour inclure les personnes éloignées du numérique, cette fracture pourrait devenir dramatique pour certaines populations.

Heureusement, de nombreuses associations se saisissent du problème et mettent en place des outils efficaces pour que ce XXIème siècle connecté rime avec un progrès pour chacun et chacune. L’objectif de la soirée thématique que nous proposions ce jeudi 8 avril, était de faire connaitre ces initiatives au grand public afin qu’il s’en saisisse et passe à l’action. Elle était rythmée par trois temps forts : une présentation de la problématique, un tour de table lors de laquelle chaque invité présentait ses innovations, puis un moment d’atelier et de débat pour interagir avec le public.

Afin de se mettre les données en tête, il est nécessaire de rappeler quelques chiffres clés. En France c’est près d’une personne sur cinq qui est éloignée des outils numériques, soit qu’elle n’est pas bien équipée (fracture numérique) soit qu’elle ne sait pas suffisamment se servir des outils (illectronisme).  Il y a aussi encore des zones mal desservies, à l’instar de ces 541 communes qui sont dépourvues de toute connexion Internet et mobile. A contrario, les populations en ruptures sociales peuvent trouver dans les outils numériques les moyens de leur réinsertion : leur donner cette opportunité est l’objectif des associations de la technologie inclusive que nous avons accueilli pour cette soirée dédiée.

L’association Singa a présenté sa plateforme J’accueille qui permet à des citoyen·nes solidaires d’accueillir une personne réfugiée chez soi. Puis Mementop, nous a parlé de son dispositif pour préserver l’autonomie des seniors. L’association Entourage en Ille et Vilaine, a présenté le réseau d’entre-aide aux personnes démunies qu’elle a mis en place. L’association Reconnect a ensuite présenté leur solution de coffre-fort numérique qui facilite l’accès au droit des personnes vulnérables. Nous avons ensuite découvert, les formidables cartographies de Solinum qui permettent d’aider les personnes sans-abris en visionnant d’un coup d’œil les structures d’accueil dans un territoire. Et enfin, Camille Bardou, cheffe de projet chez Emmaüs Connect a présenté leur action pour reconnecter leurs bénéficiaires et lutter contre l’illectronisme.

L’accès à la tech c’est un accès aux droits…

Il peut sembler paradoxal de créer de nouveaux outils technologiques pour reconnecter des personnes en situation d’exclusion sociale.  Pourtant dans certaines situations, comme la lutte contre le sans-abrisme ou l‘accès au droits ils peuvent être très utiles. A titre d’exemple, l’association Solinium rappelle dans une étude sur le sujet que 91% des sans-abris ont un téléphone et 71% ont un smartphone. De plus, étant donné que toutes les démarches administratives vont être dématérialisées d’ici 2022, ça démultiplie les identifiants à retenir, les documents numériques à garder, etc. ce qui est très difficile pour les personnes à la rue. C’est pour les aider dans leurs démarches que Reconnect a créé des coffres-forts numériques où l’usager·es, avec l’aide de son référent social, peut garder tous ses documents dans un endroit sécurisé. Ça peut paraitre contre-intuitif, mais les retours qu’ils ont est que cet outil numérique préserve aussi un lien social dans le sens ou les bénévoles ou travailleur·euses sociaux qui accompagnent les publics exclus passent moins de temps à faire des démarches administratives, elles ont donc plus de temps pour discuter !

…et aussi un accès aux loisirs, à la rencontre, etc.

Parfois, le fait d’utiliser une appli peut permettre de passer à l’action, de créer la rencontre. On a parfois du mal à aller à la rencontre d’autrui, surtout s’il ou elle vit dans une réalité très différente de la nôtre. Une appli de rencontre entre des personnes en situation d’extrême précarité et des aidants, ça facilite non seulement cette rencontre mais c’est aussi la possibilité pour les personnes dans le besoin d’exprimer plus facilement leurs envies. Il est plus facile pour elles de remplir une petite annonce sur une appli comme Entourage, que de trouver dans la rue la personne qui aura exactement ce qu’elle cherche. Parce que oui, les personnes en situation de grande précarité n’ont pas que des besoins primaires, elles ont le droit aussi, comme tout le monde, d’exprimer des désirs.

En conclusion, il faut se souvenir que la tech est un outil, qu’elle peut être utilisée pour plein d’usages et c’est notre devoir de lui trouver les meilleurs utilisations possibles. On peut retenir que pour qu’une tech soit inclusive, il faut :

  •  connaître les personnes bénéficiaires de l’outil
  •  penser une tech utile et non pas gadget
  •  qu’elle soit accessible donc traduite dans d’autres langues, en pictogrammes, ergonomique
  •  et éthique, qui respecte ses usager·es et leur vie privée
  •  et aussi agile : les besoins peuvent évoluer très vite, par exemple la pandémie à complètement chambouler la vie des personnes sans-abris et il faut pouvoir s’adapter très rapidement.

Télécharger une appli d’aide aux migrant·es ou aux sans-abris, donner quelques heures de son temps pour aider des personnes en fracture numérique à se connecter et faire leur démarches, parler des initiatives du numérique inclusif, etc : grâce à la tech nous avons d’autant plus le pouvoir d’agir pour construire une société plus solidaire, inclusive et égalitaire !